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 Liberato. (mardi s4, 20h)

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Costa
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Message (#) Sujet: Liberato. (mardi s4, 20h) — Lun 18 Mai - 12:00

@santo

Costa, il est allé chercher des bières pour aller retrouver Santo près du lac, où ils aiment bien se poser en soirée. C'est l'endroit qui lui rappelle le plus Naples, étrangement. Pas tellement pour le paysage, qui ressemble finalement très peu à sa ville, mais plutôt pour les moments qu'il y passe, pour l'ambiance qui s'en dégage et les conversations tantôt bizarrement profondes, tantôt débiles de gamins qui ont jamais grandi et qui rêvent leur vie en grand face à la baie. Chaque fois qu'il s'y retrouve avec Santo, ça a forcément une saveur particulière. « T'as fini de bouder ? » il balance en même temps qu'une bière, avec un fin sourire. Santo, depuis le prime duquel il s'est éclipsé sans un mot, on le voit plus, il vagabonde tout seul comme un ténébreux en mal de vivre et Costa, il sait très bien qu'il est heurté dans son ego. Il le sait, parce qu'il aurait réagi probablement pareil à sa place. Il le sait, parce que la fin de prime s'est teintée d'un goût amer pour lui aussi. ça le fait doucement sourire, que tout le monde se chauffe brusquement pour essayer de rafler leurs deux cagnottes alors qu'il n'y en a pas un qui a été foutu de relever l'évidence de leur lien avant qu'ils ne décident de le révéler à Louis. ça le fait aussi doucement sourire qu'ils doivent s'y mettre à douze et dix indices pour y arriver, parce qu'il n'y aura plus aucun mérite à trouver quoi que ce soit. A ce stade, à ses yeux, s'ils sont incapables de capter les rouages de leur histoire, c'est qu'ils sont juste cons, tous autant qu'ils sont. Le seul à qui il accorde un peu de crédit, c'est Louis. Il a regardé tout ça de loin, Costa, parce que jusque-là, tout le monde a l'air d'avoir oublié que Santo n'est pas le seul concerné. Il a pas cherché à jouer un jeu ou l'autre, il a laissé Santo retomber un peu, sans aborder avec lui la question directement dans un premier temps. Sauf qu'il sent bien que ça tourne en boucle dans son crâne, et ça le saoule de le voir ressasser comme ça. Costa, c'est un grand frère, il a horreur qu'on touche à sa petite troupe, et c'est aussi son devoir de veiller sur son pote, même si ça le ferait sans doute câbler de se sentir chaperonné. « C'est toi qui te prends tout dans la gueule, désolé frérot. » il reprend, plus sérieux, en se posant dans l'herbe. Costa, il est plutôt tranquille, parce que c'est pas sur lui qu'une pluie d'indices s'est abattue. Il a perdu du fric, il peut pas buzzer de la semaine, il sera sans doute ciblé avec Santo, Son jeu se retrouve aussi bancal, dans le fond, mais explicitement, il était pas la cible. Donc il se permet plus de recul, comme toujours. De toute façon, Santo a toujours été l'impulsif, le nerveux, l'émotif des deux. « Maintenant on les regarde s’entre tuer pour arriver en premier au confessionnal, ces cons. » il ricane avant de lever sa bière jusqu'à ses lèvres. Dans un sens, ça le fait kiffer aussi, Costa. C'est pas pour rien qu'ils ont arrêté de nier leur histoire commune, Santo et lui. D'abord parce que ça commençait à les peser tous les deux de constamment se parler en langage codé, et aussi parce que c'était le meilleur moyen de braquer l'attention sur eux et leur ego, c'est aussi le témoin de cette histoire commune. C'est Naples qui coule dans leurs veines, c'est la fierté du sud qui sillonne partout pour les faire délirer un peu, parfois. « On a connu pire. » Costa, individuellement comme à deux, il les sait parfaitement capables de se défendre et de faire front face à une potentielle vague d'assauts qui déferleront dès que tout le monde aura un peu décodé les indices à sa façon.

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Message (#) Sujet: Re: Liberato. (mardi s4, 20h) — Lun 18 Mai - 21:28

Fin de journée. Coucher de soleil autrichien n°25, ou quelque chose comme ça. Et encore un peu de mal à intégrer que tout ça venait de prendre un nouveau détour. Santo ça faisait des années qu'il étouffait ses pensées. Ca l'avait bien arrangé, en partant de Napoli, ça l'avait bien arrangé pendant quelques années et ça l'avait bien arrangé au début du jeu. Mais maintenant que leur phase de communication cryptée était officiellement révolue, il avait hâte, super hâte, de retrouver son pote. Le blond avait passé un petit moment à ruminer dans sa bulle, à la fois saoulé par sa propre réaction au prime, et satisfait d'avoir un argument à déballer si on venait trop l'emmerder. Au fond du fond Santo c'était qu'un petit con qui avait toujours étouffé certains coups de la vie, alors ses crises d'égo elles étaient pas injustifiées. Je compte pas commencer à pleurnicher un jour devant toi. Il avait sifflé en rattrapant sa bière. Costa avait pas tort, il avait sans doute une gueule de demeuré à la télé à force de jouer au mec frustré. Ses potes lui avaient même envoyé un message d'encouragement et Santo ça l'avait encore plus saoulé. Même si l'intention était cool, il voulait juste qu'on lui foute la paix. Y'avait trop de trucs qui s'alignaient dans sa tête depuis une semaine et là il avait juste besoin de les renvoyer au fin fond de son cerveau histoire de reprendre l'aventure sur sa lancée initiale. Mais bon, ça, Costa, il le savait, parce qu'il était capable de lui balancer ces deux trois mots qui voulaient un peu tout et rien dire à la fois. Ce truc auquel ils jouaient depuis trois semaines, les conversations lambda bourrées de sous-entendus, les petites phrases qui ramenaient à des souvenirs communs, ça rendait les interactions avec Cos d'autant plus importantes. Et là, retourné dans le spectre de leur relation normale, Santo il avait du mal à se défaire de ce qu'ils avaient construit. T'inquiètes. Je gère. Il avait pas vraiment d'autre choix de toute façon. Les deux ils savaient bien pourquoi ils avaient bougé leurs culs au fin fond de l'Autriche. Ca aurait été plus simple de se retrouver à Paris, Barcelone ou même Londres. Mais ça n'aurait pas eu la même importance. Et voir les autres leur tourner autour comme ça, effectivement ça avait un aspect motivant. Il avait à son tour avalé quelques gorgées de bière avant de sourire. Et on a vu mieux aussi. Le paysage était beau, mais il ne valait aucunement leurs soirées sur les containers du port, à boire comme des cons et se jeter à l'eau après un match. Mais oui, ils avaient connu pire, d'une certaine manière. Protéger leurs fesses à Thrown Dice c'était du luxe. De toute façon, on a tout à gagner frate. Il avait tourné la tête pour croiser le regard de Costa. Tu m'as manqué mon pote. Et tout sa sincérité elle se dessinait derrière ces quelques mots. Santo il avait beau jouer au mec qui s'en branlait de pas mal de choses, au gars qui avançait avec ses propres objectifs, il n'oubliait pas qu'ici ils faisaient front commun, comme depuis qu'ils s'étaient connus. Alors, comment elle va ? Il avait coulé ça en sortant une cigarette de son paquet, main posée sur l'herbe et yeux braqués vers le lac.

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Message (#) Sujet: Re: Liberato. (mardi s4, 20h) — Mer 20 Mai - 2:57

ça a été compliqué à gérer, même s'il l'admettra jamais, Costa. Parce qu'il aime trop profondément le challenge que ça a représenté, ces premières semaines de langage codé permanent, de regards discrets à se comprendre en silence, de mots échangés au détour d'un couloir. C'était un vrai putain de jeu, une game folle sur les consoles qu'ils saignaient jusqu'au matin, sauf qu'ils étaient les personnages en mission, prêts à tout pour pas se faire cramer, en oubliant presque ce qui se jouait aussi, en même temps. C'est là que ça commence à retomber, quelques jours après la révélation officielle de leur lien en dehors du jeu, après le prime et l'euphorie que ça provoque toujours. Maintenant, pour Costa, il n'y a plus que lui face à son pote. Lui face aux années. Lui face à une dynamique à la fois perdue et gravée sous la peau. Un truc à la fois viscéral ou oublié. Avec Santo, c'est Naples qu'il a la sensation de retrouver et, au fond, un peu de lui-même. Ils ont jamais cessé de se parler, en cinq ans, mais entre les étreintes chaleureuses brûlant sous le soleil et la froideur plate et pixelisée d'un écran, le grésillement indistinct d'un téléphone, il y a littéralement un monde. Un Miami-Londres. ça lui fait limite bizarre, à Costa, de pouvoir parler presque librement à Santo. Presque, parce qu'ils ont toujours une histoire, un passé, deux vies toutes entières à protéger. Leurs deux petites vies qui se traînent sur les télévisions britanniques comme un dernier sursaut. Et quand il les voit posés là, tous les deux, comme ils l'auraient fait face à la baie, sur le port, perchés sur les toits, au milieu des antennes paraboliques délabrées, ça lui fait du bien. ça lui fait tout simplement du bien. « Rien n'est comparable à ce qu'il y a de plus beau » il confirme avec l'emphase du sud, en buvant une gorgée de sa bière. C'est leur tragédie, à eux, les gosses de Naples. Ils ont goûté à la beauté trop vite et à la hargne de tous ceux qui n'étaient pas eux. Difficile de garder les pieds sur terre. Tout ce qui est passé après ça, c'était forcément, au mieux, passable, distrayant, exaltant, le temps d'une pulsation de cœur napolitain et au pire, cinq longues années de vie à l'envers, de vie en parallèle. Costa, il regrette pas ses années à Londres, il est pas encore aussi certain que Santo de ce qu'il fera de sa carcasse après ce jeu, mais comme il l'a déjà dit à plusieurs personnes ici, une partie de son âme lui a été arrachée quand il a quitté son foyer. Il peut pas s'empêcher de sourire quand Santo commence à faire le fragile et il se penche sur son cul pour l'attraper par la nuque et coller sa tête contre la sienne dans un ersatz de leurs étreintes fraternelles. « Tu m'as manqué aussi frérot. » ça le réveille un peu de retrouver le script réel de leurs retrouvailles ici, quand, depuis un mois, ils jouent les étrangers devenus potes un peu trop vite pour que ça soit une coïncidence. Il a toujours été globalement secret, Costa, mais s'il y a un truc sur lequel il a jamais lésiné, en dépit de tout, c'est le témoignage d'amitié, d'amour, de fraternité à toute épreuve, pour sa famille recomposée qui l'entoure au quotidien. L'entourait. « Cinq putain d'années. » Cinq. Quatre, devenues cinq, cinq, cinq. Cinq ans passés infiniment vite et, en même temps, insupportablement lentement. Loin de tout, plongé dans sa vie. « J'ai l'impression d'avoir loupé ton passage à l'âge adulte, sur les photos qui étaient sur mon ancien tel que Giu m'a envoyées, t'étais encore un gosse » il sourit. Il a fait les choses bien et radicalement, quand il est parti, Costa, il a laissé derrière la personne qu'il était, y compris son téléphone. ça lui servait à rien de s'encombrer de trop de fantômes, même s'ils étaient aussi ce qu'il chérissait le plus. S'il partait, c'était pour une raison. A l'époque, il avait que vingt-quatre ans. Santo en avait dix-sept. ça faisait longtemps qu'ils n'étaient plus des mômes. Ni l'un, ni l'autre. Quand il pose la question, Santo, il répond pas tout de suite, Costa, plongeant à son tour son regard dans le lac. Il se laisse finalement couler le dos sur le sol, les chevilles croisées, sa bière sur son ventre, enroulée de ses doigts fins. « Déstabilisée. » Perturbée, chamboulée, comme une âme qui trébuche, brusquement paumée. Il sait pas trop à quel point il a eu des nouvelles, ces dernières années, mais Costa, il aurait pas pu rester dans le silence. Il avait besoin de savoir, de frôler, d'appréhender, de s'accrocher à tout ce qu'il avait laissé là-bas. « Elle a perdu ses deux piliers. » Il cale sa main libre sous sa nuque, marque un temps, avant d'ajouter : « et je crois qu'elle nous en veut aussi. » Il a encore du mal à savoir ce que ça lui fait, tout ça. Il sait pourquoi l'un et l'autre ont agi comme ils l'ont fait, pourquoi leurs chemins ont dû se séparer, pourquoi ils en sont là aujourd'hui mais la douleur de celui qui reste est toujours la plus intense. Jusqu'à quel point est-ce qu'une mauvaise décision, motivée par de bonnes raisons, est pardonnable, voire nécessaire ? Ils n'auront sans doute la réponse qu'en se confrontant à elle, directement. « Elle te manque ? » il roule des billes vers le profil de Santo.

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Message (#) Sujet: Re: Liberato. (mardi s4, 20h) — Jeu 21 Mai - 11:48

Dans sa tête y'avait mille émotions qui s'entrechoquaient. D'un côté l'envie de serrer son pote dans ses bras, Un peu comme la semaine dernière, quand ils s'étaient rapidement enlacés pour son anniversaire. Santo ça l'avait touché, ce geste de Cos, la bague, leur histoire qui brillait maintenant sur sa main droite. Parler de Napule face à l'eau, ce soir, c'était plus comme avant. Ils pouvaient lier leurs mots, arrêter de les cacher derrière des références communes, mais légèrement détournées. Ce soir ils regardaient dans une même direction et par un spectre commun. Ils ressentaient la même douceur des rayons de la nuit sur leurs bras nus, le même souffle du vent contre leurs nuques, et sans doute - en se concentrant - les mêmes voix de ces personnes qui avaient contribué à leur histoire commune. Le blond avait lâché un sourire en sentant sa tête basculer contre celle de Cos, à la manière de retrouvailles scellées. C'était encore un peu maladroit, entre eux. Trop d'années à essayer de maintenir le fil de la relation qu'ils avaient construit. Entre Cos et lui ça s'était fait vite. Ils avaient pas eu besoin de partager le même sang pour ça. Des circonstances, des points d'attache, des maillons évidents. Ca leur avait suffi. C'était long. Cinq ans, dans sa petite vie à Santo ça représentait un quart de ses souvenirs. Cinq années à évoluer parallèlement, sans laisser la chance à leurs mondes de se recroiser. Cos et lui ils n'avaient jamais parlé de se retrouver quelque part. Ca aurait pu se faire, un voyage à Miami de la part du brun. Il avait pas mal bougé, entre ses Philippines et Cuba. Parfois ils s'étaient retrouvés sur des fuseaux horaires proches, mais l'évidence les avait toujours rattrapés. Leurs retrouvailles devaient se faire différemment. Ils avaient besoin de reconstruire des lambeaux de vie. De passer au second plan. Giu, ces scènes d'avant, immortalisées par le spectre d'un vieux téléphone, c'était un truc auquel il n'avait pas pensé depuis longtemps. Avant ou après ma période boule à zéro ? Ca tombait bien, entre cette anecdote et la photo que Ci' avait posté sur son réseau plus tôt dans la journée. Santo il se sentait sourire, en repensant à ça. C'était un gamin, le blond, quand ils s'étaient séparés. Il était en plein spectre d'adolescence, avec son corps sec et ses grands yeux gris. Toi t'étais moins couvert de tattoos. Y'avait encore ta mère qui guettait. Costa, l'air de rien, il avait raconté son histoire sur son corps. Santo il avait suivi ça de loin, derrière son écran de téléphone, en voyant des nouveaux messages se dessiner sur les bras de son pote, sur Instagram. Mais quel âge adulte ? Je me sens plus vivant que jamais. Là d'où ils venaient devenir adulte c'était souvent mal vu. C'était soit tomber dans les accords tacites avec la Camorra, soit se plier à une vie dont ils ne souhaitaient pas. Les adultes, les pères, ils étaient majoritairement au second plan, sauf quand ils régissaient la violence des quartiers. Et encore, pour se faire entendre il fallait avoir un nom. Être le fils, le frère, le cousin de ces familles auxquelles - heureusement - ni Cos, ni lui n'appartenaient. Alors peut-être que devenir adulte, dans ces nouvelles perspectives d'existences, c'était quelque chose de positif, mais pour Santo ça sonnait encore faux. Il était loin de se sentir pris au piège. Il avait encore beaucoup de choses à vivre, ici ou là-bas. Au fond, cette vie dont il parlait souvent, cette structure classique, un père, une femme, deux ou trois gamins, c'était sa petite utopie. Il en parlait volontairement, mais ne s'y associait pas. Même en rentrant à Napoli, il était conscient que ce ne serait plus pareil. Parce qu'énormément de choses avaient changé, à commencer par elle. Santo il avait accusé les coups d'une réponse honnête, comme il n'en avait pas entendue depuis un moment. Cos et lui en avaient rarement parlé depuis leurs départs. Il s'y était confronté seul. Lèvres posées sur la bouteille il avait avalé une longue gorgée avant de replier ses bras sur ses genoux, le corps dressé vers les reflets du lac. Elle me manque. C'était évident. Trop de souvenirs les liaient. Mais je sais qu'elle est passée à autre chose. Il avait du affronter ça, du haut de ces années loin d'elle. Au début Santo il avait cru que les choses se passeraient différemment. Il était convaincu que cette situation ne serait qu'une passe d'un an, au plus, pour leur permettre de se retrouver. Même avec Cos, s'ils avaient accepté cette distance qui s'était brutalement imposée c'était aussi parce qu'ils n'y croyaient pas. C'était impossible d'accepter la séparation, après une expérience aussi forte. Ils avaient eu raison de partir, c'était la meilleure idée à avoir, à ce stade là. Ils le savaient. Elle le savait. Enfin, elle a ses raisons. J'ai fini par comprendre. Des mois, un an, le temps était passé. Piliers ou pas, ils étaient loin. Et sa vie à elle devait continuer. Mais j'ai besoin de l'affronter. Il avait tourné sa tête vers Cos, avant de s'allonger à son tour en sortant une cigarette. Je lui dois des explications. C'était une affaire personnelle. Santo il avait pas ruminé pendant 5 piges pour se retrouver si près du but et revenir en arrière. Cos ou pas, il savait que dans son cas la route était tracée. Ils étaient trop proches maintenant, elle et lui. Et il fallait qu'elle l'aide, une dernière fois, après quoi il la laisserait tranquille pour de bon.

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Message (#) Sujet: Re: Liberato. (mardi s4, 20h) — Ven 22 Mai - 19:25

C'était long. C'était putain de long. Quand il est parti de Naples, Costa avait vingt-quatre ans. Vingt-quatre ans de vie à mille à l'heure, vingt-quatre ans d'amour pur et flamboyant pour sa ville, ses collines, sa baie, son quartier, ses ruelles, ses façades tantôt crasseuses et oubliées, tantôt colorées, sa foule perpétuelle et ses invectives en dialecte à tous les coins de rue, entre ses habitants bruyants et fraternels. Vingt-quatre ans à se construire, à grandir en tant qu'homme, en tant que Costa, en tant que napolitain. Il est en boucle sur cette partie de sa vie mais quand il dit qu'il a la sensation qu'on lui a arraché une partie de son âme, il n'exagère pas, Costa. Une partie de lui, une pièce de son puzzle manque, lorsqu'il ne respire pas l'air chaud et impur de chez lui. Et au-delà de Naples, ce sont ses proches qu'il a quittés. Ses parents, sa petite sœur, ses meilleurs potes, ses frères, tout son quartier qui le connait depuis qu'il est môme. Et Santo. Santino, qu'il a sous son aile depuis des années maintenant. ça a été rapide et intense entre l'éternel grand frère et l'enfant unique paumé. Le duo évident. « Les deux » il étire un sourire, Costa, en repensant à cet épisode pourtant hyper anecdotique dont il a encore un certain nombre de vidéos aussi défoncées que lui au moment des faits. C'est ça qui avait été compliqué, pendant un mois, vouloir évoquer tout ça pour se retrouver autour de leurs souvenirs, mais le faire de telle manière à rester discret. « Et pendant, aussi, quand t'avais que la moitié de la tête rasée » il ricane comme un putain de gamin. Il avait à peu près l'âge de Santo maintenant, Costa, à l'époque, il était insouciant sous des tas d'aspects, beaucoup trop mature sur bien plus encore. Mais c'est ce qui était beau entre eux, entre les potes : l'insouciance, la connerie, le sentiment féroce que tout était possible, que le monde leur ouvrait les bras en grand. C'est ce qui les a tout de suite liés malgré la différence d'âge. Leur désir de plonger dans la vie tête la première, leur optimisme à toute épreuve, leur compréhension mutuelle du besoin de revanche qu'ils nourrissaient, chacun à leur manière. Il est projeté des années en arrière, à des milliers de kilomètres de là, Costa, dès que Santo évoque sa mère. Il a directement derrière les prunelles l'image de son visage buriné mais toujours beau, si semblable à celui de Giulia, avec ses yeux verts à lui, son sourire rieur effacé par les galères. « Elle prie encore pour mon âme chaque fois que je lui en montre un nouveau. » Il s'est ajouté quelques encrages sur la peau, une fois à Londres, et les sessions skype sur l'ordinateur familial qu'il leur avait fait parvenir finissaient toujours en grands débats entre la mère et les enfants, résolument plus modernes. Le père, lui, n'a jamais eu de mot à dire sur la question. Il n'était là qu'une fois sur trois, de toute façon. « Dio la benedica » il souffle, par respect. Les mères sont le cœur de Naples, le seul et le vrai. Toute la ville tourne autour d'elles parce que c'est son moyen de survivre, la valeur fondamentale à laquelle elle s'accroche. Et Costa, en fils aîné, il a pour sa madre, pour tous les sacrifices qu'elle a faits pour Giulia et lui, pour son mari, une estime inqualifiable. Il regrette qu'elle s'oublie autant en tant que femme et qu'être humain. De tout l'argent qu'il gagne, elle en reçoit une grosse partie. Giulia une autre. La réalité, c'est qu'il garde très peu d'argent pour lui, juste assez pour vivre. Il a la chance de bien gagner sa vie, avec les commissions qu'il gagne, et c'était aussi son objectif premier en trouvant ce job. Il rit en entendant Santo, parce qu'il sait exactement ce qu'il veut dire. Il pige exactement ce qu'il a dans la tête et quelque part, il partage. Devenir adulte, c'était jamais bon signe, chez eux. Grandir, c'était renoncer, c'était oublier, c'était perdre. Costa, ça le rendait malade, ce choix inexorable entre oppresseurs et oppressés parce qu'il n'a jamais voulu d'aucune de ces deux vies. « Celui qu'on se crée pour y vivre nos propres règles. » Toute sa vie il a voulu éclater ce monde binaire, envoyer chier les deux possibilités de vie adulte qu'on lui proposait, pour se forger sa propre voie, armé de sa seule ambition et de sa seule confiance inébranlable en lui-même. Le résultat, c'est qu'il a dû partir. Pour l'instant. Mais il perdra jamais espoir, Costa. Parce que ça voudrait dire perdre. Abandonner. Et ça, il préfère crever. Naples, c'est trop important que pour n'avoir d'autres perspectives que de grandir loin d'elle ou de s'y arrêter de grandir. Costa, il a jamais aimé être un môme. Il a toujours voulu être grand, être important, il a toujours voulu compter, tenir sa place en dépit de tout, zapper directement cette partie de sa vie où il devait montrer le double pour être moitié moins pris au sérieux. Son ambition mortifère, sa maturité trop vite acquise, l'ont toujours mené à oublier son âge pour s'emparer de tout. Et quand il l'entend, Santo, parler au passé, de ce qu'ils ont perdu, il se demande vaguement si tout ça en valait la peine. Vaguement, seulement. « Oui, moi aussi. » Il soupire dans sa bière. Elle est quelque chose d'intrinsèquement liés à eux ensemble et à eux séparément, et la brusque séparation avait été douloureuse. Peut-être encore plus pour Santo, dont il sent la culpabilité gronder en latence. Le genre de culpabilité qui se construit avec le temps, avec l'absence, avec la solitude. Celle qui ne se nourrit que des pensées sombres des soirées passées dans le noir. Il roule la tête dans sa direction pour capter son profil fixe, entièrement tourné vers le lac, comme il l'aurait été vers la mer.  « Elle n'oubliera jamais, Jacció, c'était trop important. » Peu importe qu'elle soit passée à autre chose, peu importe qu'elle ait ses raisons. Il y a des réalités, des choses vécues qui vont au-delà des mots, au-delà du temps. « Il y a des loyautés qui ne s'éteignent pas. » Particulièrement à Naples qui brille de la force des liens créés entre les oubliés du monde. Il y a des promesses tacites ou hurlées qui sont faites sous les étoiles, autour d'un joint, planqués pour éviter les emmerdes, et qui sont plus fortes que tout. Qui, même après des dizaines d'années, seront toujours aussi inébranlables qu'au premier jour. Mais il comprend son besoin de confrontation, à Santo et il n'essayera pas de l'en dissuader. C'est une conversation qui doit avoir lieu, tant pour lui, que pour Costa, que pour elle. « Elle est déjà au courant de tout, tu sais. Elle a juste besoin de l'entendre de toi. » il acquiesce. Forcément, elle savait déjà. Elle a trébuché avec leur départ, avec tout ce qui s'est passé avant. Pire encore, elle s'est vue trébucher, en observant presque en spectatrice sa propre chute. Et Costa, il a jamais perdu contact, il sait tout ce qu'elle en pense, tout ce qu'elle dit. « Mais ça va être compliqué. » Pas de l'affronter, pas de lui fournir des explications - encore que. Mais simplement d'arriver jusqu'à elle. Tous les deux, ils ont quitté Naples en pensant que ça serait plus que temporaire, que les choses changeraient suffisamment vite pour envisager autre chose sur le long terme. Naples, elle était loin, étrangère brusquement. « Je serai là, comme toujours. » Comme toujours. Sa parole est donnée.

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Santo
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Message (#) Sujet: Re: Liberato. (mardi s4, 20h) — Dim 24 Mai - 11:15

Santo il avait essayé de les laisser derrière lui, toutes ces images et anecdotes d'avant Miami. Il ne s'était jamais vu comme un môme. A 10 ans il trainait déjà dans les rues comme si elles lui appartenaient. C'était ça, la vérité des gamins abandonnés de chez eux. Ils n'avaient pas réellement de lieux où se sentir en sécurité. Leurs appartements étaient trop étriqués, trop bruyants, trop sombres, trop gangrénés par des souvenirs auxquels ils ne voulaient pas se heurter. Dehors, c'était le monde. Et ce monde là était merveilleux. Puissant, terrible, mais merveilleux. Grandir dans ces zones de Napule c'était voir les trafics de drogues se faire devant son pallier, c'était entendre des mères pleurer pour une balle perdue au milieu de la nuit, et c'était entendre des chefs demander aux gamins de cacher des armes avant une descente de flics. Quand on voyait ça, par le spectre de grands yeux d'enfant, on grandissait instantanément. Santo il n'avait jamais vécu son adolescence comme elle pouvait l'être racontée dans les films. Lui, à 15 ans, il rêvait déjà d'une structure familiale définie. Il voulait construire sa vie selon les codes d'une normalité qu'on lui dépeignait à l'église. Revoir une photo de ces années là c'était comme lui donner un coup de poing direct dans le coeur. C'était difficile d'admettre qu'il avait raté plein d'étapes. Difficile de voir l'enfant derrière son crâne rasé dont il était si fier, à l'époque. Et encore plus douloureux de comprendre que les choses auraient pu se passer autrement, dans un monde idéal, s'il n'était pas né là-bas. Il n'avait jamais cru à la chance, mais il commençait à se dire que malgré tout ce qu'il avait pu faire pour ne pas tomber dans le schéma qui rôdait sur sa tête d'enfant, sa vie était intrinsèquement liée à quelque chose de trop grand pour lui. Toi aussi t'as l'impression de n'avoir jamais été un enfant ? Santo ça lui faisait forcément penser à ça, ces anecdotes lancées le sourire aux lèvres. Quand je suis arrivé à Miami tout le monde me traitait comme un gosse. Mais même maintenant c'était un truc qu'il avait du mal à accepter. Même s'il l'avait voulu il n'aurait pas pu vivre une enfance et une adolescence normale. Les choix étaient trop simples à faire, là où ils étaient. C'était soit être pour le pouvoir en place, et rêver d'office de devenir un grand chef de la Camorra à l'âge de 15 ans. Soit être contre ce schéma, et se démerder pour sortir de là sans se faire buter. Santo ses choix ils avaient été clairs dès le début. Ca lui avait valu de perdre des potes et de devoir tirer un trait sur sa famille. Mais il n'avait jamais eu honte de ça, dans un quartier où aller contre la Camorra était perçu comme une simili-trahison. Cos, par contre, il était plus grand quand il s'était barré. Lui il avait déjà un corps d'adulte, une mâchoire carrée, un regard objectif sur les choses. Il comprenait ce que lui ne voyait pas encore. Ca avait été extrêmement difficile, de réussir à se faire entendre dans un monde où on le prenait systématiquement pour un môme en crise d'adolescence retardée. Pourtant Santo il avait toujours fermé sa gueule, fait le taf, pour avoir la possibilité d'être rapidement considéré autrement que comme un gosse ayant fui la malavita. Il ne voulait pas qu'on l'associe systématiquement à son départ. Et il ne voulait pas qu'on associe son départ à une fuite. Il avait du se faire les épaules tout seul, se heurter aux regards de ceux qui le voyaient comme on ne l'avait jamais vu. Cette première année avait sans doute été la plus difficile de sa vie. Et pourtant, il évoluait dans un contexte idyllique par rapport à tout ce qu'il avait touché jusqu'à là. On lui offrait enfin ce droit d'être un post-ado. De faire face à ses angoisses. Ca l'avait juste poussé à se renfermer et à fuir la communication avec ceux qui étaient restés là-bas, ou avec Cos. Plein de fois je me suis demandé pourquoi on n'était pas partis ensemble. La réponse lui semblait parfois évidente, parfois pas du tout. Santo, il rêvait d'autres choses. Cos, il essayait de faire le point, de garder le contrôle, de faire marcher son histoire avec Cecilia. C'était plus simple pour lui de rester sur un fuseau horaire proche de celui de Napule. Il avait toujours été dans le contact, dans la supervision. Et ils en avaient besoin de cette rupture. Santo devait faire face à sa propre culpabilité. Quand Cos devait accepter d'admettre que leurs vies avaient pris un nouveau détour. Il avait soufflé un Dio la benedica à demi-voix, par habitude, avant de tourner brièvement son regard vers celui du brun. On a réussi, non ? De son côté c'était assez clair. Ca lui avait arraché un sourire. Cos il avait jamais du se prendre dans la gueule cette petite schizophrénie là. Il s'était barré avec un statut d'adulte assumé. Pour Santo le chemin avait été plus tortueux, il s'était fait rétrograder, il avait du accepter un statut qu'il n'avait jamais côtoyé. Avant qu'on accepte enfin de le considérer autrement. Son besoin de créer son propre truc, aussi risible soit-il, il venait aussi de ça. Prôner son indépendance. Il n'était plus rattaché à Napoli et plus rattaché à ceux qui l'avaient accueilli à Miami. Maintenant, enfin, il ne dépendait que de lui-même et de ses propres règles du jeu. Il retrouvait ce dont ils avaient toujours rêvé, Cos et lui. La liberté. Cette même liberté qui leur permettait aujourd'hui de parler d'elle comme ils ne l'avaient pas fait en cinq ans. Pour Santo c'était encore une plaie béante, même s'il avait accepté qu'elle soit passée à autre chose. Ce qu'ils avaient vécu était trop intense. Rien que d'entendre ce surnom qu'elle lui donnait, c'était un souffle du passé qui lui agitait le coeur. C'était la seule qui connaissait cette réelle frontière entre les deux. Sa clope entre les lèvres, il accusait les mots de Cos qui résonnaient trop vite dans sa tête. Santo, il était mû de plein de sentiments différents. L'amour, évidemment. Il serait toujours là. La loyauté. Il lui avait promis de la respecter, toujours. La rancoeur. Parce qu'elle avait accepté trop vite son départ. Mais surtout le devoir. Il lui avait tout donné, à l'époque. Toute ses perspectives, tout ce qu'il avait sous la main. Il lui avait créé une famille, lui avait ouvert les portes de la sienne. Et même s'il l'avait blessée, il ne pouvait se résigner à ce que leur histoire s'achève de cette façon. Santo il était prêt à tirer des traits sur plein de choses. L'oublier, enfin, mais pas avant qu'elle ne l'ait écouté. Cos, c'était son frère. Son grand frère. Forcément, elle avait gardé ce lien privilégié avec lui. Ca n'a jamais été simple. Ses yeux étaient venus chercher les siens. Entre eux, cette histoire, leur parcours, ils l'avaient construit de rien. Il s'était rallongé, posant sa tête sur les genoux du brun, comme lorsqu'il était ado et qu'il lui racontait ses peines de coeur. T'es sûr ? T'es sûr qu'elle est prête à nous aider ? C'était cette réponse qu'il attendait depuis trop longtemps. Son petit cri du coeur. Y'avait que Cos' qui pouvait lui offrir cette assurance là. Il avait toujours eu cette longueur d'avance. Et il l'avait toujours aimée d'une autre façon.

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Message (#) Sujet: Re: Liberato. (mardi s4, 20h) — Jeu 28 Mai - 13:34

La bouffée d'amour qui le submerge l'aurait cloué au sol s'il n'avait pas déjà été assis par terre. Costa, il parle en permanence de Naples, de son adolescence claquemurée entre les façades crasseuses et les ruelles étroites de son foyer, de sa vie écrite à la bombe de couleurs et taillée à la serpe sur son visage, de la chaleur sur son corps nu pendant qu'il jouait au foot dans la rue, de l'arc-en-ciel d'émotions qu'il a connues au milieu des cris en napolitain et des hommes qui s’entre tuent. Il en parle en permanence, il y pense en permanence, et dans un sens, il n'a toujours vécu que pour ça. Pourtant, là, face au soleil couchant avec Santo, il se rend compte à quel point il en était éloigné. A quel point, il pouvait bien raconter sa mère, sa soeur, ses potes, sa ville autant qu'il le voulait, ça n'en faisait pas moins cinq ans qu'il vivait loin de tout ce qui l'avait toujours défini jusque-là. Sans pouvoir serrer dans ses bras ses frères, sa famille, sans pouvoir parler du passé, des bons comme des mauvais moments, sans être réellement lui-même. Et cette prise de conscience, couplée à la simple présence de Santo, presque sans tabou, ça manque de le faire chialer, pendant une seconde. Chialer de bonheur, chialer de rage, chialer de rancune et d'optimisme, chialer pour les vingt dernières années qu'il a vécues à bout de souffle en permanence. « Qui l'a réellement été, à San Gio ? il expire en glissant un regard vers Santo. à San Gio, à Scampia, à Forcella, dans les quartiers espagnols, et toutes les autres enclaves de galère qu'ils traversaient à une vitesse folle à scooter, sans un regard conscient. Il y avait toujours ce double discours des parents, des grands-parents, des adultes en général. Celui de rester un enfant, de jouer, de travailler à l'école, de pas se soucier des problèmes des grandes personnes. Et à côté, l'absence quotidienne de ces mêmes parents, à bout de nerfs, trop occupés à s'empêcher de couler pour faire attention à leurs mômes qui traînent dans les rues, qui doivent se gérer seuls, qui sont obligés de grandir trop vite pour donner le change face aux recruteurs et aux grands. Costa, à huit ans, il parlait, agissait et pensait déjà comme s'il en avait quinze. Et parfois, l'enfance lui retombait sur la gueule sans prévenir et il se roulait en boule sous un arbre pour faire une sieste, oublier et se faire oublier. « Mais j'ai jamais voulu en être un, c'est perdre du temps. » C'est peut-être aussi pour ça que Costa, parmi ses potes, il a toujours été un peu différent dans sa manière d'appréhender les choses. Il se retrouvait souvent à penser pour eux, à gérer le groupe, à surveiller les arrières. Il s'est jamais vraiment autorisé à être inconscient, innocent, candide. Au-delà de son environnement, il s'est foutu ça sur les épaules tout seul. Parce que c'est dans sa nature, parce que déjà môme, il avait du mal à accepter la vie dans laquelle on allait l'enfermer un jour ou l'autre. La perspective de voir arriver le truc d'aussi loin, année après année, jour après jour, ça le rendait fou, et rien que de cette façon-là, en lui désignant déjà un futur tout tracé, en faisait déjà de lui un adulte. On le laissait pas grandir, se construire, développer ses valeurs, ses centres d'intérêt, sa vision de la vie. Tout ça, ça n'a aucune importance, puisque le futur est déjà tout tracé. « Alors que ça fait dix ans qu'on t'oblige à être un adulte. » Rétrospectivement, il sait que le choc a dû être d'autant plus difficile à gérer pour Santo et ses dix-huit ans. Costa était déjà plus vieux, quand il est arrivé à Londres, on pouvait déjà attendre de lui certaines choses. « ça t'a pas plu de pouvoir être un gosse, pour une fois ? » C'était peut-être la première fois qu'il avait ce luxe, Jacció, malgré les galères de la vie en solitaire et de devoir se trouver un job pour se nourrir. Coupé de tous les enjeux qui ont guidé sa vie, il pouvait se construire autrement. Et Costa, l'air de rien, ça avait pas mal bouleversé sa vie, aussi. Brusquement, il était seul. Plus personne sur qui compter et plus personne pour compter sur lui. Il s'était retrouvé sans but, sans objectif, sans moteur pour le faire avancer, l'espace de plusieurs semaines et après tant d'années à fonctionner à travers les objectifs et sa propre ambition, ça lui avait foutu un coup. Pire encore, la vie en-dehors de sa bulle l'avait profondément renversé. Le monde autour de Naples, autour de San Gio, la prise de conscience sur leur condition, elle s'était faite lentement, acculée par un refus d'ouvrir sur les yeux sur beaucoup de choses. Trop porté par son ego, il est encore aujourd'hui incapable de dépeindre de son histoire une version triste et déterministe, parce que ça le rendrait complètement dingue de devoir se réduire au produit de son environnement, mais l'éloignement, la différence, le temps, ont fait leur oeuvre. Petit à petit, peu à peu. Costa, il est différent de celui qu'il était en quittant sa vie, il y a cinq ans. Prétendre le contraire serait un mensonge, en particulier de sa part. « Je crois qu'on avait tous les deux besoin de temps, de se sortir la tête de tout ça, de voir autre chose, de vivre pour nous pour une fois. » Et ça l'assassine un peu de dire ça, Costa, parce qu'il a tellement longtemps vécu à travers le groupe que ne plus devoir prendre de décisions que pour lui-même, c'était presque grotesque. Déloyal. Puis il s'y est fait et son égocentrisme naturel s'est épanoui dans ce mode de vie, où il n'avait de comptes à rendre à personne, où il était absolument libre d'être qui bon lui semblait, de se découvrir autrement. Il ne souhaiterait pas vivre comme ça toute sa vie, mais pour lui, c'était nécessaire. Pour lui, comme pour Santo. « Mais si j'avais su que ça durerait aussi longtemps, je t'aurais pas laissé partir à l'autre bout du monde » il admet en posant sur son frère un regard désolé. Il a pris sa décision seule, Santo, et peut-être pour le mieux, mais Costa, il peut pas s'empêcher de penser qu'il a merdé en le laissant seul à gérer le bordel monstre qu'ils ont laissé à Naples. Il s'est souvent dit qu'il aurait dû être là, à ses côtés, parce que c'était son rôle, sa place. Au fond, quand il repense à tout ça, c'est pas à Santo qu'il en veut, c'est à lui-même. Au fait qu'il a pas su gérer, qu'il a pas su trouver d'autre solution. « On a le monde entre nos mains, Santino » il sourit et accroche une poignée d'herbe qu'il arrache et dont il laisse la brise en disperser les brins, face à son visage. Cette phrase-là, elle résonne sensiblement différemment de quand ils parlaient de leurs grands rêves, perchés sur les collines de Naples. Parce que les années ont passées, parce que leur monde a implosé et qu'il est en même temps bien plus grand, à présent. Mais eux, ils sont là, toujours là, toujours ensemble, et c'est ce qui compte. Costa, il pourrait pas s'imaginer être à nouveau séparé de sa famille. Pas quand il voit Santo comme il était il y a des années, la visage posé sur ses jambes, l'air ailleurs. « Elle en vaut la peine. » Elle en vaut la peine parce qu'ils lui ont toujours tout donné. Parce que tout s'est toujours articulé autour d'elle, de sa force, de sa beauté, de l'amour qu'ils éprouvaient pour elle et de la loyauté indéfectible qui les liaient entre eux et qui les liaient à elle. Costa, il sait pas où il en serait, si elle n'avait pas été là. S'il n'avait pas investi tout son amour et tout ce qui compte dans sa protection, sa vie. Ils l'ont toujours perçue différemment, Cos et Santo, parce qu'ils n'ont jamais tenu les mêmes rôles auprès d'elle. Ils ne l'aimaient pas de la même manière, mais ils l'aimaient tous les deux infiniment, presque comme une malédiction. « On n'a plus trop le choix, de toute façon » il hausse des épaules d'une fatalité presque sereine. C'est trop tard pour se poser ce genre de question dans l'absolu, mais il sait très bien que ce que Santo veut savoir, ce n'est pas si elle leur apportera l'aide dont ils ont besoin concrètement. ça va plus loin que ça, ça touche à l'après. « Elle m'a assuré qu'elle était sur ce coup-là avec nous. Elle sait pourquoi on le fait, elle sait que les choses se sont passées comme elles se sont passées pour une raison. Elle fera ce qu'il faut de son côté, elle attend juste un signe. » il le rassure quand même. Ils n'ont plus qu'à lui faire confiance, à présent, et espérer qu'elle les aime autant qu'ils l'aiment, que le poids des années et de l'absence n'a pas tout foutu en l'air, comme si ça n'avait aucune valeur. Costa, il l'a jamais vraiment quittée, il l'a jamais vraiment sortie de sa vie, parce qu'il en a été incapable, parce que c'était le seul moyen pour lui d'être toujours lui. ça a été étrange, pendant un moment, entre amour et incompréhension, et lui qui se débat à distance pour qu'elle ne sombre pas. « Mais je ne sais pas ce qu'il en sera ensuite, même elle, elle ne sait pas. » Avec eux a disparu une dynamique, une évidence, la laissant aussi paumée qu'eux. Elle a perdu son tout, son motif, son guide, son coeur. Il se perd dans l'horizon, Costa, en revoyant son visage sous ses prunelles, imprimées pour toujours de cette multitude d'expressions, de voix, de rires. Ils savent que ça restera gravé là pour toujours, peu importe combien de temps passera, peut importe ce qu'il en sera ensuite. Pour elle, comme pour eux. Le passé fait partie de soi, et elle, elle était tout. « Tu voudrais que tout redevienne comme avant ? » La question, elle est lancée. Pour Santo, pour Costa, pour elle. Pour leur futur qu'ils ont besoin de reconstruire ensemble. Même si rien ne sera plus jamais vraiment comme avant.

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Message (#) Sujet: Re: Liberato. (mardi s4, 20h) — Jeu 28 Mai - 19:13

Entendre le nom de son quartier c'était comme une petite claque. Santo ça faisait des années qu'il parlait de Napoli au sens large, de sa petite banlieue, de ses rues, mais il avait toujours fait en sorte de ne pas concrétiser la chose pour ne pas se replonger droit dans ses souvenirs. Y'avait des blessures encore ouvertes. Des souvenirs trop puissants. Des réalités épuisantes. Y'avait le manque, surtout. De cette enfance qu'ils n'avaient jamais touché du bout des doigts, sauf peut-être avant leurs 8 ans. 7, 8 ans, c'était l'âge limite pour rester gamin à SG. Ils étaient encore confiés aux grands-parents à cet âge là. Encore en proie au spectre de l'école et de l'éducation religieuse. Les vieux faisaient encore gaffe à où ils traînaient, à l'heure à laquelle ils rentraient, et aux amis avec qui ils jouaient au foot. Et puis un jour, sans qu'ils n'y fassent vraiment attention, ces mêmes gamins se retrouvaient à courir pour devenir grands. Parce que grandir c'était légitimer leur pouvoir dans les rues. C'était faire face aux mômes des autres quartiers. C'était se disputer les sapins, à Noël, pour construire le plus beau feu de joie au milieu de leurs places. Santo il avait grandi trop vite, parce que les faibles, chez lui, ils se faisaient écraser. Les myopes, les maigres, les intellos, ils n'étaient pas faits pour survivre dans leur petite jungle urbaine. Il fallait savoir se débrouiller, il fallait pouvoir utiliser ses mains, plus que sa tête. Ils vivaient dans un cliché et ils le nourrissaient bien volontairement. Lui, il n'avait jamais eu de mal à trouver sa place au milieu des autres. Sans père, avec une mère absente, Santo il se sentait libre de tout ce qu'il voulait. Y'avait personne pour lui barrer la route, lui foutre trois claques et le faire taire. Personne pour le convaincre qu'il avait le droit d'attendre d'autres choses du monde qui l'entourait. Il avait finalement hoché la tête, sans s'étendre sur la question. Ils n'avaient pas de temps à perdre dans ces coins là. Dans tous les cas, à 8, 10, ou 12 ans, leur réalité finirait par être la même. Chez eux tout le monde finissait par se fritter à la Camorra un jour ou l'autre. Ils devaient au moins attendre d'être majeurs pour se barrer de cette vie là, alors, à défaut de fuite, ils faisaient ce qu'ils pouvaient faire de mieux pour survivre : se débrouiller. Ca dépend. Santo il n'avait jamais été très bon pour parler de ses ressentis. Il était moins lyrique que Costa. Il était moins à l'aise avec les mots. Il avait raté le coche, à un moment. Entre ses 18 et ses 22 ans. J'ai eu d'autres responsabilités. Des trucs auxquels j'avais jamais pensé avant. Des trucs normaux, mais qu'on n'a jamais connu chez nous. Payer un loyer. Remplir son frigo. A Napoli ces questions là elles étaient éludées rapidement. Sa vie elle se passait dehors. Il se débrouillait avec sa tune récupérée dans des petits jobs au black. Il mangeait une pizza pour 3€, se faisait offrir une assiette de pasta chez la mère de Cos. L'indépendance, elle ne s'était pas matérialisée comme il l'avait imaginée. Enfin, tu dois savoir. Chez eux, l'argent ça avait toujours été un truc tabou. Costa et Santo ils avaient parallèlement évolué avec l'idée qu'il leur en fallait, pour pouvoir mieux vivre. Mais ça ne s'était jamais matérialisé par l'ascension sociale, par les lois de l'offre et la demande, par le cheminement classique d'un jeune adulte du 21ème siècle. Et à côté on me parlait comme à un môme, on me filait plein de conseils, comme si j'avais rien vu dans ma vie. Dire ça, c'était risible. Ca lui avait arraché un sourire à Santino. Il avait tout vu. Il avait vu la violence. Il avait vu du sang. Il avait vu des overdoses au coin d'une rue. Les toxico à qui on faisait tester des nouvelles synthèses d'héroïne et qui se traînaient dans les blocs de l'immeuble comme des fantômes. Il avait vu des gamins de 7 ans avec des flingues à la main, pour imiter leurs grands-frères. Il en avait vu se tuer, par mégarde. Il avait vu sa mère se faire baiser par le flic du coin. Il avait vu son amour être entravé. Il avait vu certains potes lui tourner le dos. Il avait vu la beauté, aussi. La beauté d'une Naples qui chaque soir leur offrait le plus beau coucher de soleil du monde. Il avait vu le ciel s'illuminer chaque matin, après des nuits à combattre l'ennui. Il avait vu l'euphorie, il l'avait même touchée celle-là, tant elle le rendait vivant par moments. Il avait connu le bonheur de réussite simples, mais qui lui avaient permis de croire à un lendemain. Et il avait compris l'amour de Cos, le jour d'avant leur départ. Tout ça, c'était immense. Ca faisait d'eux les fils de ce spectacle magnifique qu'ils fuyaient depuis cinq ans. Son avis, il ne rejoignait pas celui de Costa. Santo il n'avait jamais eu envie de vivre pour lui. Ca s'était imposé, parce qu'on lui avait trop répété depuis ses 8 ans qu'il aurait du partir, un jour ou l'autre. Il avait fini par s'y faire, mais à choisir il n'aurait jamais lâché Cos. Son monde, à l'époque, c'était lui. Il n'avait aucun autre repère Santo. Aucun père, aucun frère sur qui compter. Il était trop jeune pour l'amour solide, durable, celui qui traversait l'Océan. Il ne lui restait que sa mère qui, à voir son fils partir, semblait s'être accrochée à lui comme à un roc. Il n'avait pas besoin de temps. Il avait besoin qu'on lui dise que les choses finiraient par redevenir ce qu'elles étaient. Parce qu'il était vide, au-delà de ce qu'ils avaient quitté. Santo, c'était qu'une façade. Il ne savait être personne d'autre, il ne savait rien faire. Je t'ai jamais dit merci. Parce que malgré toute la rancoeur qu'il éprouvait envers cette situation, envers lui-même, malgré tous les remords qu'il pouvait ressentir, malgré l'absence de Cos, il avait fini par comprendre ce qu'ils avaient abandonné. Et les sacrifices qu'il avait fait, pour lui, plus que pour ce qu'ils partageaient. J'étais qu'une pièce de l'échiquier moi. Evidemment, leur lien c'était autre chose. Mais Cos il avait fait des choix qu'il n'aurait jamais du faire, si tout s'était bien passé. Si leur monde idéal avait continué à se dessiner autour de leurs ambitions. A un moment, ils avaient cru s'en sortir. Quitter la fatalité dans laquelle ils avaient tous les deux évolué. Et puis le château de cartes s'était écroulé. J'y ai pensé plus tard. Y'en avait d'autres, des solutions. Les mêmes qui se dessinaient provisoirement lorsqu'il pensait à l'après Thrown Dice. Celles qu'ils auraient préféré ne jamais affronter, mais qui lui auraient au moins offert cette possibilité de rester dans sa ville. Mais c'était plus beau d'y croire jusqu'au bout. Se soumettre, c'était mourir. Un peu comme le tatouage que Ciro s'était fait, il y a quelques années. Meglio morire che tradire. Il avait braqué ses yeux vers un ciel qui commençait à se noircir. Le ciel d'Hallstat, à cette heure-ci, il prenait les mêmes teintes que leur ciel à eux. Ca aussi, ça lui avait manqué. Pouvoir mater les étoiles en même temps que les autres. Ils y avaient pris goût, à ces soirées aux abords du port. Ivres, ils se laissaient bercer par le vent chaud d'une ville qui leur rabattait toujours son électricité au visage. A Miami, il était toujours en décalé. Partir à l'autre bout du monde c'était un choix personnel, c'était son choix de môme qui avait cherché à s'affranchir de certaines limites. Mais rationnellement, il avait eu tout faux. Tu prêches un convaincu. Son sourire était vrai. Un peu moqueur. Mais plus doux que tout le reste. C'était pas à lui qu'il fallait dire ça. Santo, il lui aurait donné sa vie. Elle était tout, pour lui. Le plus dur dans son départ avait été de comprendre comment marcher sans elle. Il avait du reconstruire son identité, reconstruire ses croyances, reconstruire ses habitudes. Elle la connaît, la vraie raison ? Son regard était venu chercher celui de Costa un instant. Jacció, il avait besoin de savoir. Besoin de comprendre ce qu'il n'avait jamais osé aborder avec elle. Elle sait pourquoi t'as tout abandonné ? C'était toi, le plus important. Ils s'étaient toujours dit le contraire, mais il avait aussi appris à accepter ça, Santo. Le poids des années avait fait son chemin dans leur relation. Elle avait toujours eu un repère principal. Lui, il l'aimait de toute son âme, mais il passerait forcément après. Y'avait une raison à son silence. Y'avait une raison au fait qu'après autant de temps, il n'avait pas réussi à maintenir cette relation. Pas comme Costa. L'inconnu, dans leurs mots, c'était ce qui l'effrayait le plus. Et pourtant, à ce stade, Santo il se sentait de dire ce qu'il n'avait pas pu dire pendant des années. J'aimerais bien. Mais ça dépend pas de nous. Il aurait tout fait pour, une fois sorti de là. Costa. Si elle s'en sort et que je me barre d'ici en premier, tu me laisses gérer à ma façon. Sa tête, elle était toute tournée vers celle de son frère. C'est plus à toi d'assumer pour nous deux. Il avait grandi, justement. Cinq années, ça lui avait permis d'ouvrir les yeux et de comprendre les rouages des pensées qui les avaient menés à s'en sortir. Mais il ne pouvait pas s'empêcher de croire à la rédemption. La leur, elle était à portée de main.

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